[Manga] Le cortège des cents démons

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Le cortège des cents démons, Hyakki Yakoushou en japonais, est un manga de Ima Ichiko dont le titre fait bien sûr référence à cette estampe très connue sur le thème des yokai dont j’ai déjà parlé dans un autre article. Et sans surprise, il s’agit donc d’histoires de yokais.

Le héros de ce manga, Ritsu, est un jeune homme qui a la faculté de voir les êtres surnaturels et de converser avec eux. Son grand père, décédé alors qu’il avait 5 ans, était doté du même pouvoir et communiquait énormément avec ces mêmes créatures. Il a d’ailleurs conclu un pacte avec un yokai nommé Aoarashi, qui se mit à habiter le corps du père de Ritsu lors de son décès, mimant la vie et protégeant donc Ritsu des soucis qu’il ne manque jamais de s’attirer à cause de ses dons.

Le personnage d’Aorashi est dérangeant en ce sens qu’il habite le corps d’un mort, et cela seul Ritsu le sait. Mais en aucun cas il ne voudrait laisser Aorashi abimer le corps de son père dont la présence assure le bonheur du reste de la famille, tout illusoire que ce soit.

La particularité de ce manga est d’être systématiquement découpé en chapitres indépendants qui sont à eux seuls des histoires complètes, et dont les conséquences d’un chapitre sur l’autre sont souvent minimes. Une évolution lente et subtile s’opère néanmoins au niveau des personnages – ajout de personnages tel que sa cousine Tsukasa qui devient un personnage récurrent ou fin de la scolarité de Ritsu – mais cela se passe très lentement, au rythme des saisons.

La subtilité, voila bien un mot qui peut résumer le cortège des cents démons. Les histoires mettent souvent en avant une certaine légèreté et discrétion toute japonaise, et même si les enjeux sont d’importance, le traitement ne sera jamais trop dramatique : Ritsu peut voir les esprits, mais son pouvoir s’arrête là, il ne les contrôle ni ne les exorcise. Tout juste s’il pensera à photocopier des fuda pour les coller sur son mur. Toutes les histoires sont de ce goût là, les choses ne sont jamais brutales ou spectaculaire. Et pourtant, on ne s’ennuie pas, malgré la construction qui pourrait paraitre redondante. Mais chaque histoire est originale à sa manière, et la diversité du monde yokai est si bien utilisée que l’on se retrouve à chaque fois surpris du déroulement et de la conclusion de l’affaire. Avec une petite pointe de regret à la fin d’un chapitre, alors que l’on aurait souhaité rester un peu en compagnie des personnages de cette histoire.

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L’univers, très riche de prime abord, s’étoffe à chaque épisode, des notions étant introduites et réutilisées à posteriori de manière régulière, et en fin de volume, un petit lexique aide à la compréhension de certaines notions qui auraient pu nous échapper. Parmi les personnages, certaines choses sont induites mais jamais confirmés ou infirmés – notamment concernant la mère de Ritsu dont on ne sais jamais si elle possède des pouvoirs de médiums ou pas… J’aurais personnellement tendance à dire que oui et qu’elle fait mine de rien pour laisser son fils gérer les situations et grandir, mais qui sait…- et contribuent à étoffer l’univers global du manga, qui est également riche des nombreuses recherches que l’auteur a certainement dû faire en coulisse : Il m’est arrivé dans plusieurs épisodes de reconnaitre des reprises de légendes ou de fait précis qui n’étaient jamais fait à la légère. Soit elle avait une connaissance très pointue de son folklore de base, soit le travail de recherche est conséquent. Dans tous les cas, c’est très agréable.

Le dessin des yokai, très référencé et pointu, ne cherche pas à arrondir les angles : Ils sont grossiers et monstrueux lorsqu’il le faut, et le travail de tramage et d’encrage, associé aux mises en scènes, réussit à les rendre véritablement effrayant sans qu’il soit besoin d’user des artifices du gore.

Ce qui fait la qualité et la fraicheur de cette œuvre, c’est cet humour léger et insouciant, omniprésent tout au long de l’histoire. Les petites blagues qui font sourire lorsque Ritsu a des soucis mineurs avec des petits yokai, ses soucis scolaires – il a apparemment de très mauvaises notes, à cause des yokais, mais aussi parce qu’en fait, hormis les yokais, il n’a pas l’air de s’intéresser à grand chose ce garçon – et sa mère qui en rit : « Tant qu’il est en bonne santé, tout va bien ». C’est cette humeur agréable et quotidien qui empêche le cortège des cents démons de devenir trop morose et sérieux, coincé dans une rigueur japonaise que nous aurions été bien en mal d’appréhender : Cette légèreté délaye l’histoire et brode avec élégance sur bon nombre de situations.

D’ailleurs, toujours dans le registre de l’humour, l’auteur nous gratifie en fin de chaque volume de quelques planches de racontage de vie, dans lesquelles elle se plaint principalement du manque de temps pour dessiner, de sa flemme, et s’excuse des erreurs qu’elle a pu faire dans ses planches : Amusants et prêtant à sourire, le genre de petit bonus que j’adore.

Parmi les choses qui font que j’adore cette histoire, notons aussi l’ambiance et l’époque : Le pacte des yokais se situe en campagne, dans une maison traditionnelle : Téléphone, internet ? On n’en parle pas. Les vêtements sont un peu vieillots, et les personnages semblent vivre dans une bulle un peu hors du temps. Très traditionnels, Ritsu fait griller des mochi, ou s’allonge au soleil sur le tatami quand vient l’été, et il y a bien souvent une voisine pour donner des fruits du jardin. Une ambiance très traditionnelle, décontractante, et délectable pour les fans du genre.

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Lors du volume 6, l’histoire prend un tournant un peu différent avec un yokai récurent qui vient s’incruster sur plusieurs histoires, de la même manière que dans le manga le pacte des yokai où des personnages récurrents finissent par s’instaurer sur ce qui devait, initialement, être des histoires totalement indépendantes. Mais à la longue, il faut bien tenir une continuité de l’histoire. Ma comparaison avec le pacte des yokai n’est pas innocente : Je trouve que Ritsu, en compagnie de son protecteur yokai à l’allure de dragon blanc, Aorashi, évoque un parallèle troublant avec Natsume et son protecteur loup Nyanko Sensei. Dans les 2 cas, nous avons un jeune homme mêlé aux histoires de yokais « dont il ne devrait pas se mêler » et qui, grâce à la présence d’un protecteur, s’y infiltre de plus en plus.

La différence entre eux deux tient de leur caractère et de leur manière d’appréhender les choses. Là où Natsume s’obstinera longtemps à parler des yokai, pour ensuite en être relativement déprimé d’être le seul à voir ces choses, Ritsu lui apprend très tôt, avec son grand père, qu’il ne faut pas en parler. Ainsi, lorsqu’on lui fait la remarque qu’étant enfant, il voyait des choses, il réplique en riant qu’il avait trop d’imagination, alors que l’instant d’après, il se défait d’un yokai trop collant. On peut dire que Ritsu a bien plus de force dans son approche de la vie que Natsume, finalement. Mais comme Natsumé, il vit avec les yokais et ne peut les ignorer. Il semblait que ceux dotés du pouvoir de communiquer avec les créatures des ombres se voient forcées de les embrasser tout entier : Le grand père de ritsu était devenu écrivain de fantastique japonais, mettant en scène les yokai avec une terrible minutie, et Ritsu, dans le volume 6, semble décidé à s’orienter dans les études du folklore japonais : Comme je disais plus haut, les yokais semblent au final être la seule chose qui l’intéresse vraiment, une obsession qui régit sa vie malgré lui et dont il ne parvient à se détacher.

Les 2 titres peuvent facilement être mis en parallèle, mais même si les thèmes exploités sont les mêmes, les registres utilisés sont fort différents : Le cortège aux cents démons est un ensemble d’événements parvenant au jeune Ritsu, un univers adulte et mystique, alors que dans le Pacte des yokai, l’histoire s’alanguit bien plus longtemps sur les sentiments et les ressentis des personnages, comme dans tout bon shojo. On pourrait dire que le premier est une lecture pour adulte, et le 2eme une lecture pour adolescents.

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Cette série a reçu un prix d’excellence décerné par l’Agence japonaise des Affaires Culturelles (Bunkachô) pour l’année 2006, et pourtant, malgré toutes ses qualités, malgré le fait que ce soit une lecture passionnante, des 19 volumes parus au japon, seulement 6 nous sont parvenus. Ce manga n’a pas réussi à trouver son public. Et pas qu’en France : Un éditeur anglais, ayant apparemment acheté les droits pour publier cette œuvre sous le titre Beyond Twilight, vit son projet avorté. Sur le net, je ne trouve pas de scanlation allant bien loin, tout au plus jusqu’au volume 6, ce qui ne m’avance guère…

J’ai bien du mal à comprendre, en vérité, pourquoi ce titre n’a pas trouvé sa place en France. Après avoir retourné la question dans tous les sens, quelques pistes néanmoins :

Les raisons possibles de son arrêt :

Le thème des yokai, en 2006, était encore assez obscur, contrairement au boom yokai auquel on assiste aujourd’hui. Même au japon, il ne faut pas oublier que les yokai, recalés au rang de superstition de campagne, n’ont retrouvé leurs lettres de noblesses que grâce à Shigeru Mizuki et tout son travail sur le sujet. Difficile donc pour les lecteurs français de s’y retrouver, et encore plus dans le traitement très japonais de Ima Ichiko sur le sujet. Du yokai, elle utilise tout ! Les yokai venant d’un mort, d’un sentiment, d’un animal, d’un objet, créature venue d’ailleurs qui s’amuse, et j’en passe : L’univers yokai est très bien utilisé, mais peut-être justement cette diversité foisonnante d’un univers totalement inconnu a-t-elle mis mal à l’aise, ôtant toute base ?

Le coté « non manga » de l’œuvre. C’est assez bizarre dit comme ça, mais personnellement, la narration du cortège aux 100 démons m’évoque plus celle que j’aurai put trouver dans une bande dessinée européenne que dans un manga ! A savoir qu’au delà du contexte stable du héros dans sa maison avec sa mère, sa grand-mère, et son père habité par un démon, on a peu à se mettre sous la dent concernant la vie du héros. L’une des qualités souvent soulignée des manga, c’est bien celle de l’évolution des personnages, de l’application mise à décrire les sentiments, et toutes ces choses sont absentes de l’œuvre parce qu’elles ne sont pas nécessaires. Elles ne manquent pas, tout simplement. Mais ceux qui lisaient des mangas pour s’attacher aux personnages n’ont donc pas dû trouver leur contentement.
Il y a pourtant des personnages attachants, notamment les 2 oiseaux ou même le yokai protecteur de Ritsu, mais les humains eux, restent très en surface. Même si Ritsu finit par avoir un entourage entre ses 2 cousines, le bonze et d’autres personnages, on ne sait rien d’eux, ils ne développent pas de passion ou de caractère. Ils ne provoquent pas d’événements, et sont simplement, à chaque épisode, les acteurs d’une aventure imposée par les yokai et le monde surnaturel. Dit ainsi, on dirait qu’ils ont des caractères de poissons séchés, ce qui n’est pas non plus le cas, mais voila l’idée que l’on peut tirer si l’on compare aux titres « qui marchent ».

La classification difficile de l’œuvre. Pour ceux qui aiment bien les petites cases, difficile. Ce n’est pas un shojo, ni un shonen. Seinen par défaut ? (Quand on se rappelle que ce terme à été inventé pur permettre aux auteurs de shonen de mettre des scènes de violence ou de cul dans leurs manga… Mais passons.). Disons plutôt, manga d’horreur. Mais la encore, le terme est délicat : Il n’y a pas que de l’horreur dans ces histoires, il y a aussi de l’humeur, des sentiments, des ressentits doux et délicats… Mais les yokais font souvent peur oui. Difficile de vraiment classifier cette œuvre donc.

– Pour finir, le prix (8.95 Euros un tome) et le dessin très « neutre », voir même réaliste, surtout dans les illustrations couleurs, et loin d’être tape à l’œil ont dû participer à la chute de ce titre.

Ce n’est guère motivant de s’intéresser à une série dont on ne verra pas la fin, mais en fait, pourquoi pas ? Les histoires sont indépendantes, et donc vous procurer un volume ne vous engage à rien si ce n’est à une agréable lecture… Et une intense frustration une fois les 6 volumes dévorés et l’impossibilité de se mettre la suite sous la dent.

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Le cortège des cents démons est un excellent titre qui mérite une seconde chance. Peut-être reviendra-t-il dans notre contrée en surfant sur la vague des yokai, pour un public plus habitué à la diversité des mangas ? Ou au contraire son design très discret le rendrait-il d’autant plus fragile face à la masse de concurrents qui existent aujourd’hui ? Naïvement, je garde l’espoir que ce titre soit réédité un jour, car il le mérite ! (Et que je veux la suite).

Liens :

Un cd de musiques réalisées pour le cortège des 100 démons (Si j’ai bien compris, information à mettre dans un très gros conditionnel, mais Ritsu orne la jaquette… Ou alors il s’agit de l’OST d’une série filmée sur le thème des yokai) , écoute disponible en ligne : [Lien] . L’ambiance traditionnelle et mystérieuse colle parfaitement à l’œuvre, un régal pour les oreilles si vous aimez ce genre de musique.

Si vous appréciez le style des illustrations de l’auteur, plus d’images sont disponible ici : [lien]

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Classé dans Article par Plumy, Bande Dessinée

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