[Analyse] New york New york, le yaoi et les mangas gay

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Parmi les titres yaoi connus et dits « classique », New York New York – abrégé Ny-ny – est l’un des premiers titres édités en France qui aura marqué les esprits de toute une génération. Dessiné entre 1995 et 1997, ce manga est un précurseur du mouvement « yaoi » tel qu’on le connait aujourd’hui. Cependant, de la même manière que Le jeu du chat et de la souris de Setona Mizushiro, Ny-ny peine à entrer dans les carcans identitaires du genre yaoi et  se distingue par de nombreux points.

Il convient peut-être en premier de définir précisément le yaoi. Pour moi, les manga dit « yaoi » et les manga traitant de l’homosexualité sont 2 choses différentes. La subtilité entre les deux tient du réalisme de l’histoire, des personnages, et la part de fantasme que véhicule l’œuvre. Sans forcement être incohérente, une œuvre yaoi – je laisserais de coté les nuances entre yaoi et shonen ai – ne s’arrête pas forcement sur le problème des personnages à vivre leur homosexualité : Il est plus souvent question d’univers où la majeure partie des protagonistes semblent être gay sans que cela pose de problème, et le soucis le plus souvent évoqué est celui de « s’assumer » gay sans que le reste – entourage, famille, quotidien – ne soit pris en compte. D’un point de vue pratique également, les protagonistes ont souvent des relations sexuelles « irréalistes », avec sodomie régulière à sec et définition assez précise des rôles qui permettent à la lectrice – car le yaoi dit fantasme s’adresse évidemment en majorité à des lectrices – de s’identifier au rôle qu’elle désire selon son envie : Dominant ou dominé, contrôlant les tenants et les aboutissements de l’histoire. Le yaoi n’est pas non plus qu’une histoire de cul : Nombres d’histoire ont le titre de yaoi parce que les protagonistes sont tous masculins, mais au-delà de cela, le titre pourrait être qualifié shojo.

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Le jeu du chat et de la souris, un titre dont je me ferais un plaisir de toucher un mot un de ces jours.

Le genre yaoi est souvent rattaché à l’homosexualité, et ses défenseurs de s’exclamer « T’aime pas le yaoi, t’es homophobe ! » Ce qui est, il faut le dire, 2 choses bien différentes. Car si les protagonistes des yaoi sont tous des hommes ayant des relations avec des hommes, leur comportement par contre, n’est pas forcement celui d’hommes. Ni de femmes. Ce sont de véritables personnages, des fantasmes. Le grand brun ténébreux un brun sadique, quelle jeune fille n’a pas imaginé se trouver entre ses mains, à sa merci ? Un grand classique de la psychologie, le fantasme du viol. Et faut il encore le rappeler, les fantasmes n’ont rien à voir avec la réalité ? L’imaginaire érotique, l’imaginaire intime, sont des choses qui appartiennent à chacun et sur laquelle autrui n’a pas droit de regard.

Ce qui attire en premier les lectrices dans ce genre de lecture, ce n’est pas tant l’érotisme sous-jacent que le tabou de l’interdit, l’amour passionnel qui brise les limites. Une certaine pureté qui se dégage de cet amour : Si 2 hommes osent se toucher, cela signifie que leur amour est vrai, pur et direct. Lorsque un homme et une femme se touchent, c’est une sorte de suite logique qui peut fonctionner avec n’importe qui jusqu’à trouver le bon…

Par opposition, un manga traitant de personnage homosexuels se définit pour moi simplement : C’est une histoire réaliste, tenant compte de ce que signifie réellement être gay dans la société actuelle, et qui, même si elle reste centrée sur la relation des personnages, les implante réellement à tout niveau dans un univers cohérent.

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Ny-ny correspond parfaitement à cette description, puisqu’il narre l’histoire de deux jeunes hommes dans la ville de New York, et les difficultés que leur couple rencontre. L’histoire commence sur le personnage de Kain Walker, policier le jour, qui le soir va se défouler de ses envies gay dans des bars destinés à cet usage, sans parvenir à entrer dans une relation stable. Il se contente de se défouler de cette manière. C’est ainsi qu’il rencontre Mel, jeune homme blond qui le fascine dès le premier regard. Une invitation, quelques rencontres, et le couple ne tarde pas à se former. Les premiers soucis tournent autour de l’acceptation de Kain d’assumer son couple auprès de son entourage au travail. Viennent ensuite des soucis liés au passé de Mel, puis le thème si important des parents. Si Mel n’a pas de parents, Kain lui, en a. Des parents auxquels il tient et qu’il ne veut pas décevoir.

Si on parle souvent du problème pour les gays de se voir accepté dans la société, celui de la famille n’est pas toujours abordé, alors que quelque part, il est peut-être plus crucial que toute autre chose. Malgré la possibilité de l’adoption, c’est souvent double trahison pour les parents : Leur enfant est différent, il ne forme pas un couple normal, et surtout, il n’enfantera pas et ne poursuivra pas la lignée. Le désir d’avoir des petits enfants pèse lourdement sur leurs enfants, chose qu’un couple gay peut difficilement assumer (ou un couple hétéro ne désirant pas d’enfants, chose encore plus difficile à faire admettre). Les problèmes relationnels entre Mel et sa belle-mère seront alors traités avec intelligence et sensibilité, l’incompréhension de la belle-mère bien retranscris et sa stupeur prévalant sur les mots très agressifs qu’elle énonce sans s’en rendre compte envers Mel.

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Je ne vais pas raconter plus loin la trame et laisse le plaisir à ceux qui voudront le lire de découvrir ce qu’il se passe. Je me contenterai de préciser que si les 2 premiers volumes s’implantent dans un quotidien – certes mouvementé – le 3 ème volume opère un virage dans le ton de l’histoire pour délayer le scénario dans une intrigue policière de moindre impact mais qui se laisse tout de même bien lire. Dans le volume 4, cette intrigue se conclut et là, le temps s’accélère pour narrer le reste de la vie du couple et de leur entourage. Dommage, on en aurait voulu plus.

L’histoire de Ny-ny est servi par des personnages secondaires assez fort. J’ai une lourde pensée pour le personnage de Gosh qui a énormément de saveur. Ny-ny se passe aux Etats-Unis, les personnages sont américains et ça se voit : Une manie d’invoquer Dieu et de prier assez facile, et de la part de Kain, une manière de définir son collègue de boulot assez raccourcie : C’est « un juif ». Bien qu’étant lui-même victime de préjugés, ça ne l’empêche pas d’en avoir envers autrui. Pire encore, Gosh n’est pas seulement juif, il est également gay, comme lui. Il l’a appris en le croisant un soir dans un bar gay, et ce secret tacite se verra rompu à plusieurs reprises lorsque Kain aura besoin de se confier à quelqu’un, malgré l’inimité qu’il éprouve envers Gosh. Gosh est également une figure dure de la condition du gay dans les années 90, puisqu’il a caché ses désirs et choisi d’épouser une femme et de fonder un foyer. Situation difficile pour tous au final. Il aime sa femme et sa fille, mais l’amour envers sa femme reste platonique.

Brian Burg, le supérieur de Kain qui évoque la figure paternelle est aussi un personnage très attachant. Il devine assez vite, suite à diverses situation, les penchants de Kain mais n’en pipe mot, et par la suite cherchera à le protéger des remarques des autres sans pour autant trop se mouiller parce que lui-même n’adhère pas spécialement à ces choses qu’il ne comprend pas. Mais ce qu’il sait, c’est qu’il apprécie Kain en tant que personne.

Malgré toute l’affection que j’ai pour ce titre, je ne peux pas dire que Ny-ny soit exempt de défaut. Son principal soucis est d’être un titre un peu trop porté sur le pathos, avec le sort et les malheurs qui s’acharnent de manière ahurissante sur le personnage de Mel. Autant ça passe dans les 2 premiers volumes, autant dans le 3eme, on peine à imaginer quelqu’un avec un karma aussi pourri. Plus que le fait que le sort s’acharne sur Mel, c’est la reproduction systématique du schéma « Mel à un soucis, Kain vient le sauver » qui est dommage : On aurait aimé voir la situation inverse, voir Mel se mettre en danger pour sauver celui qu’il aime.


4.jpgNéanmoins, le personnage de Mel tire toute sa substance des horreurs qu’il a vécu
: C’est ça qui fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. Aussi, plus qu’une erreur de choix scénaristique, c’est plus une idée portée à son paroxysme : Celle d’un personnage qui pardonne tout, encore et encore, rejoignant la thématique chrétienne américaine très bien retranscrite à différents niveaux de l’histoire. De plus, les traumatismes de Mel sont traités avec cohérence : S’il a réussi à surmonter plus ou moins les soucis de sa vie dans le début de l’histoire, l’événement du volume 3 l’abat en plein vol et fait remonter à la surface tout ce dont il avait réussi à se défaire. Il se retrouve dépressif et voit un psychologue. L’évolution du personnage est crédible et tient parfaitement compte de ce qu’il a vécu.

Mel est-il un personnage réaliste ? Je ne crois pas. C’est justement un personnage, entouré d’une aura de sainteté comme on en trouve pas dans la « vraie vie » et que l’on aimerait pourtant pouvoir rencontrer. C’est aussi un personnage dont la souffrance peut servir de catharsis au lecteur qui souffre. Nul doute que cette particularité du personnage fait beaucoup d’effet à l’adolescent qui le lit et qui peut reporter sur lui-même ses souffrances personnelles, ou les comparer. Un exécutoire salvateur qui aide ensuite à réfléchir sur sa propre situation.

A ce titre de personnage, Mel sort du cadre de « l’histoire gay » pour rejoindre « l’histoire yaoi » et ses personnages fantasmés. Sa douceur pourrait elle être celle d’un homme réel ? Le personnage de Mel est trop irréaliste et fantasmé pour pouvoir être considéré comme réaliste, même si son évolution et son histoire reste totalement crédible (malgré un sort qui s’acharne). Pour moi, c’est le personnage de Mel qui fait basculer l’histoire de « histoire gay » à « histoire yaoi ».

Personnellement, malgré ma propension à être critique, il m’a touché. J’aime les personnages doux et blessés comme lui. D’autres vont trouver ce personnage agaçant et niaiseux à pleurer si facilement. Pour juger le personnage de Mel, il y a une grande part de subjectivité.

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Le personnage de Kain quand à lui, est très intéressant. Gay qui se réfrène, il a honte de ce qu’il est, et développe par conséquent une homophobie latente. Ainsi, il se retrouve à s’exclamer « Attend, tu ne vas pas aller travailler avec tout ces pédés ?! » Face à Mel qui lui annonce qu’il va travailler dans un bar gay. Là ou Mel incarne le gay qui s’assume et qui, au final, n’a pas d’entourage à « trahir », Kain lui est la face opposée : Celui qui a toujours caché cette honteuse différence et n’ose pas l’avouer, ni à sa famille, ni a ses collègues de taff, de peur de trahir et de se voir rejeté et brimé.

Cela engendre chez lui des comportements fort désagréables à l’égard de Mel, allant jusqu’à le blesser et faisant lever le sourcil au lecteur (ou crier « mais quel connard ! », au choix). Il est jaloux, possessif et violent. On peut même considérer qu’il abuse de la gentillesse et de la propension au pardon de Mel, se comportant à plusieurs reprises en vrai salaud sous le coup de la colère. Son comportement est à la limite de la paranoïa, ses propos souvent agressifs, comme lorsqu’il reproche à Mel, au début de leur vie en couple, de répondre au téléphone et de piapiater comme une meuf avec sa mère. Ou encore lorsqu’il lui dit « Tu n’as pas de famille, tu ne peux pas comprendre », paroles blessantes s’il en est. Sans parler du « C’est vrai que ton job de serveur, c’est pas super valorisant ». Kain est un homme assez macho, qui n’a pas connu de problèmes comme Mel en a connu et ainsi ne sait pas faire attention à ses mots. C’est une autre leçon que nous propose Ny-ny : L’impact que nos mots peuvent avoir sur les autres qui n’ont pas eut la même vie que nous. Apprendre à faire attention, surtout quand on ne sait pas. Apprendre la compassion.

Peut-on au final qualifier totalement Ny-ny de manga gay ? J’oscille entre oui et non et finalement, j’ai plutôt envie de dire que c’est un manga qui parle de la tolérance. Car c’est bien ce thème qui revient sans cesse. Tolérance du chef de Kain qui, bien que « vieux de la vieille » tolère et accepte les choix et la vie de Kain parce qu’il aime ce petit. Tolérance de la mère de Kain qui apprend à accepter la présence de Mel et même à l’aimer. Très joli message également vers la fin de l’histoire, avec la fille adoptive des 2 amants. Celle-ci, alors âgée de 13 ans, se voit demandée par le journal de l’école ce qu’elle pense du fait d’avoir 2 papa, le journaliste en herbe enchaînant immédiatement avec des énormités telles que « Les enfants d’un couple gay n’ont pas assez d’affection » et autres propos qu’il a dû entendre de ses parents ou de la télévision, les répétant sans les avoir digérés ni même réfléchis. Après s’être vu rabroué par la jeune fille et expliqué sa vision des faits, on les revoit des années plus tard… en couple. Le jeune garçon ayant revu sa manière de voir les choses, ayant simplement parlé et réfléchi, a revu son opinion.

Ce schéma un peu idyllique du « Les gens disent des méchancetés parce qu’ils ne connaissent pas, mais si on leur explique, tout change » se retrouve à plusieurs reprises dans Ny-ny. Et même si c’est un peu brodé et rêvé, ça donne envie que ce soit réalité. Bien évidemment, l’inverse se constate également à plusieurs reprises : Ceux qui énoncent pragmatiquement des énormités agressives sur les gays ne sont pas toujours prompts à changer d’avis. Mais parfois, en parlant, ça peut marcher. Ça ne sert à rien de se cacher. C’est au final ce joli message d’espoir et de tolérance qui se dégage de Ny-ny.

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Classé dans Article par Plumy, Bande Dessinée

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